Le Peuple des Étoiles

29 November 2025 — Jean-Baptiste Lacroix

Les étoiles scintillaient dans le ciel sans lune

Le dernier combat des Asteri

Les étoiles scintillaient dans le ciel sans lune, au-dessus de Sofipol. Comme à leur habitude, et ce depuis des millénaires, les Asteri se rassemblaient sur les toits de leurs hautes tours, aux heures les plus sombres de la nuit, pour observer les astres. Mais au sommet de Vavylon, la pointe sommitale de la cité, Minos, l’aîné du Peuple Ancien, portait son attention non pas sur le ciel, mais à l’Ouest, vers les rives du Continent, par-delà le détroit. Il méditait, debout, les yeux fermés, ce qui surprenait toujours ses semblables, puisqu’il en était le seul capable. Le roi des Asteri en imposait par sa stature, sa prestance et sa noblesse. Ses yeux, aux reflets violets, et sa longue barbe blanche en faisaient un personnage unique à Sofipol. Plusieurs siècles le séparaient en âge de la plupart de ses concitoyens.

Minos était inquiet. Après avoir rouvert les yeux, il se dirigea vers la bibliothèque de Vavylon, qui abritait le savoir des Asteri. Il ressorti d’un des rayons un livre ancien, très ancien même, richement décoré et parsemé d’enluminures. Sur sa couverture, un arbre en relief était dessiné. Son titre : « le Peuple de la Forêt ».

Les Sylvains sont encore jeunes, pensa-t-il. J’espère que nous avons fait le nécessaire pour qu’ils puissent vivre en bonne entente avec les humains.

Minos ajusta sa toge blanche et or, avant de s’asseoir dans l’un des fauteuils de la bibliothèque. Il prit une plume pour écrire sur les dernières pages blanches de l’ouvrage.

Le Peuple de la Forêt aura son mot à dire le moment venu. De ces arbres vénérables, les Sylvains tirent leur sagesse et leur force. Leur lumière repoussera le Feu Sombre.

Minos souffla sur l’encre encore humide, avant de refermer l’ouvrage et de le placer sur une table basse, bien en vue. C’est à ce moment que Philon passa par la porte du grand élévateur central de la tour.

— Sommes-nous certains que plus aucun humain ne foulera plus la terre de Kameno ?

— Nous avons vérifié par deux fois, mon roi. Nous sommes prêts.

— Ne me donne pas de « mon roi », Philon. L’heure est grave, certes. Mais je ne partage pas ton optimisme. En vérité, nous avons déjà perdu. Cette situation est un échec. Des ascensions sont-elles prévues ce soir ?

— Non. Notre peuple restera soudé jusqu’au bout.

— Bien… Je sais que je leur en demande beaucoup, mais bientôt, tout cela sera terminé. Il est vital que la peur ne l’emporte pas. Merci, Philon. Nous nous verrons demain.

Le jeune Asteri s’inclina avant de faire demi-tour. Il croisa Sokia, qui fit son entrée dans la pièce. Elle avait écouté leur conversation.

— Seul Kratès a échoué, dit-elle. Ne porte pas le poids de sa chute. Tu as déjà bien assez de cheveux blancs comme ça !

Magnifique dans sa tunique turquoise brodée d’étoiles dorées, elle vint poser ses mains sur les épaules de son mari, avant de l’embrasser tendrement sur la joue. Minos sourit dans son épaisse barbe blanche.

— Depuis que nous nous sommes unis, sur les lointaines berges des terres occidentales, tu as toujours trouvé les mots pour me donner du réconfort dans les moments difficiles.

— Tu t’en souviens encore ?

— Bien entendu. Cela ne fait que quatre siècles. Comment oublier cette merveilleuse nuit étoilée ?

— Personne ne nous enlèvera ce bonheur. Certainement pas Kratès. Ton appel a été entendu. La peur va changer de camp.

— Toi aussi tu te résous à le nommer ainsi ?

— Aaron n’est plus. Kratès a tué notre fils. Tu devrais en faire de même. Cela rendra les prochains évènements un peu moins pénibles.

— Tu te soucies encore d’un vieux cœur comme le mien ?

Sokia vint poser sa main contre la poitrine de son mari, qu’il saisit tendrement.

— Ton cœur est encore celui d’un enfant. C’est pour cela que ton peuple t’aime tant.

— Après demain, l’enfant qui vivait en moi ne sera plus.

— Allons émerveillons nous une dernière fois ensemble de ce ciel magnifique.

Sokia et Minos s’installèrent confortablement dans les meilleurs fauteuils sous la coupole sommitale de Vavylon. Le vieux roi faisait tourner son poignet, pour rapprocher certaines constellations, projetées sur la verrière. Les deux souverains ne voyagèrent pas cette nuit, préférant partager des souvenirs de leurs anciennes expéditions astrales.

Une heure avant l’aube, ils partirent se coucher pour une très courte période de sommeil. À leur âge, les Asteri ne dormaient presque plus. Leurs rêves étaient rares, autant que leur sagesse était grande. Leurs corps n’avaient plus besoin du rêve. Et leur âme n’avait plus besoin de ce monde, car le monde n’avait plus rien à leur apprendre. Du moins c’était le cas pour Sokia et Minos.

La cité retint son souffle. En fin de matinée, les combattants Asteri s’étaient rassemblés sur la place du Clair de Lune, à l’entrée de la ville. Le Peuple des Étoiles n’avait pas besoin d’alerte. Ils savaient quand l’ennemi allait frapper. Et ils se tenaient prêts, postés fièrement dans leurs armures étincelantes. Les Asteri n’avaient pas pris les armes depuis des siècles. Seuls les plus anciens se souvenaient encore de vieilles batailles contre des civilisations aujourd’hui disparues. La plupart de ces guerriers se battaient à la lance. Certains préféraient l’épée, mais seul le roi Minos combattait avec un marteau de guerre. Le vieux roi le tenait sur l’épaule, alors qu’il descendait en dernier les marches pour rejoindre la place en contrebas, près du lac Iremia. Minos passa au milieu de son peuple, saluant ses hommes un à un. Tous étaient prêts à défendre leur cité, et le monde, au péril de leur vie. Le roi ne donna pas de grand discours, car les Asteri n’en avaient pas besoin. Pourtant la peur ne leur était pas étrangère, et les combattants sentaient le sang bouillir dans leurs veines. Cependant, aucun ne craignait la mort. Au total, près de cinq cent lances se dressaient devant la cité.

Quand Minos eut rejoint le front de son armée, la menace prit enfin forme. Des tourbillons et des remous se formèrent soudainement sur le lac, avant que l’eau ne se retire. Alors, des profondeurs vaseuses d’Iremia, surgirent les bêtes serviles de la terre, les golems. Par centaines, ces êtres de pierre remontaient la pente pour encercler la place. Bien que le spectacle fut des plus terrifiants, les Asteri ne bougèrent pas d’un pouce, attendant patiemment l’inéluctable affrontement.

— AT ASTRA GLORIA ! Cria Minos, fichant la tête de son marteau dans le sol pavé.

L’instant d’après, un vortex de flammes se matérialisa entre les deux armées, avant de s’estomper pour laisser place à une silhouette familière de toute la cité. Il était grand et fin. Son teint pâle contrastait avec ses cheveux et ses yeux d’un noir profond. L’Asteri déchu était également vêtu d’une longue robe noire, brodée d’argent.

— Vildegreyn ! s’exclama Minos.

— Je t’en prie, père, jurer te va si mal. Comme tu le vois, je viens reprendre ce qui me revient de droit, à savoir ma cité.

— Tu n’as aucun droit sur Sofipol. Nous avons vu tes agissements sur le continent. C’est intolérable. Et cela cesse aujourd’hui.

— Tu peux toujours essayer de m’en empêcher, vieillard.

Kratès fit apparaître par magie une lance à double tranchant dans sa main droite, qui tendit vers l’avant. Aussitôt, sa horde de golems envahit la place. La bataille était lancée.

Les golems constituaient des ennemis puissants et redoutables, tant par la force extraordinaire qu’ils dégageaient, que par leur chair impénétrable. Malgré cela, la science du combat des Asteri leur permettait d’opposer une résistance farouche. Grâce à leur habileté, les lanciers du Peuple Ancien parvenaient à déjouer les attaques de leurs adversaires, tout en les frappant à leur seul point faible, les yeux. Minos, lui, faisait tournoyer son marteau, déchaînant une telle puissance de frappe, que les golems volaient en éclats sous ses coups effrénés. Il était le seul capable de détruire les monstres par la force brute. Au cœur de la bataille, le spectacle du vieux roi, virevoltant dans son armure blanche, était tout simplement stupéfiant. L’issue du combat eut été vite connue, si Kratès n’avait pas libéré toute sa puissance. L’Asteri déchu était aussi vaillant que dix de ses adversaires, d’autant plus qu’il n’hésitait pas à user de sa magie noire, que les Asteri nommaient le Skotni Fotà, le « Feu Sombre ». Il s’agissait d’une énergie noire, issue de sacrifices rituels. Kratès n’hésitait pas à utiliser ses dons de nécromanciens à l’encontre de son ancien peuple, qui l’avait banni pour ses pratiques ignobles. Par dizaines, les Asteri s’embrasaient, tentant désespérément de se jeter dans le lac Iremia pour échapper aux flammes. Mais la plupart périssaient sous les coups des golems avant d’y parvenir.

Voyant ces atrocités, Minos, ivre de rage, se précipita vers l’ennemi. Kratès, voyant le danger s’approcher, lança une gigantesque boule de feu en direction de son père. Il n’avait pas hésité une seule seconde. Mais le vieux roi était un ennemi hors du commun. D’une pirouette, il usa de son marteau pour dévier la flamme, avant d’asséner un violent coup de pied dans le poitrail de Kratès, trop surpris pour esquiver l’attaque. L’ennemi vola en arrière, avant de chuter lourdement au sol, désarmé et le souffle coupé. Voyant Minos s’approcher d’un pas assuré, Kratès tenta de ramper en arrière, dans le sol boueux créé par le recul du lac, avant de tendre pathétiquement les mains devant lui en signe de reddition.

— Père, pitié…

— Tu n’es pas un dieu, et tu as déshonoré ton peuple.

Minos abattit son marteau, non pas sur Kratès, mais sur sa lance, qui se brisa instantanément. L’arme, volant en éclats, libéra une épaisse fumée noire. Au même moment, tous les golems redevinrent poussière. La bataille était terminée, et l’ennemi vaincu.

Kratès fut mis aux arrêts, le code des Asteri les empêchant de condamner à mort un prisonnier de guerre, qui plus est de leur propre peuple. Parmi le Peuple des Étoiles, un très petit nombre fut mis dans la confidence du sort qui lui fut réservé. Minos s’assura qu’il rejoigne une geôle éloignée du monde, loin dans les Déserts de l’Est, pour qu’il ne puisse plus jamais redevenir l’horreur qu’il avait créée.

Au total, près d’une cinquantaine d’Asteri perdirent la vie au cours de la bataille, et leur perte tragique fut une déchirure pour les survivants. Le lendemain de la bataille, les blessés guérissaient déjà de leurs plaies les plus graves, grâce aux dons exceptionnels de Sokia et de ses guérisseuses.

Le Peuple Ancien se différenciait des humains, non pas sur l’aspect, mais par la nature profonde de leur expérience terrestre. Les humains allaient et venaient au monde, élevant leur âme au fil des incarnations. Le chemin des Asteri était différent. Leur longue, très longue vie leur permettait de s’élever spirituellement au bout de plusieurs siècles, si une mort brutale ne les frappait pas d’abord. Le plus souvent, les Asteri s’élevaient dans le monde d’après par leur propre volonté. En temps voulu, ils quittaient ainsi leur enveloppe charnelle lors d’une cérémonie, qu’ils nommaient l’Exosia, « l’ascension ». Pour de nombreux Asteri, dont Minos, ce moment était venu. La bataille contre Kratès avait laissé des traces, et poussé la majorité des habitants de Sofipol à renoncer à leur vie terrestre, pour rejoindre les étoiles.

Un an après ce terrible évènement, toute la cité se rassembla de nuit au sommet du mont sacré Atalan, comme le voulait leur tradition, pour effectuer leur ascension. Seule une poignée d’Asteri resta sur terre, dont Sokia, qui pensait que sa mission n’était pas tout à fait accomplie, et qu’il fallait encore veiller sur ce monde encore jeune. Les Asteri qui devaient effectuer l’ascension, étaient vêtus d’une simple toge blanche. Les autres étaient vêtus de bleu. Tous se regroupèrent en cercle, et prièrent à l’unisson pour les peuples de Mana. Après cela, ils se firent des adieux emprunts d’amour et de mélancolie, car ils chérissaient ce monde qu’ils devaient pourtant quitter.

— Au revoir mon amour, dit Sokia. Elle ne put retenir ses larmes, bien qu’elle sourit pour accompagner le dernier voyage de son mari.

— Nous nous reverrons sous les étoiles, répondit Minos, passant son pouce sur les joues humides de son amour de toujours. D’ici-là, veille bien sur notre monde. Avec toi, je sais que l’espoir est permis.

Ils s’embrassèrent une dernière fois, après quoi les toges blanches s’allongèrent à même le sol, fixant une dernière fois les astres avant de fermer les yeux. Alors, les Asteri s’évaporèrent dans le ciel, pour redevenir des poussières d’étoiles.

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